Une enquête exclusive du média Actualite.cd met en lumière les dérives du projet de construction de logements sociaux à Mont-Ngafula. Promis aux sinistrés des inondations de 2022, le chantier confié au géant turc MILVEST est aujourd’hui à l’abandon, plombé par des surcoûts financiers illégaux et des manquements contractuels criants.
Aux portes de la capitale congolaise, au fin fond de la commune de Mont-Ngafula, le silence des engins de chantier tranche avec la gravité des promesses non tenues. Au village Mukilango, sur la rive droite de la rivière N’Djili, le projet qui devait incarner la solidarité nationale et l’efficacité gouvernementale s’est transformé en un véritable décor d’abandon.
Début 2024, le décor affiché était pourtant ambitieux : la société turque MILVEST lançait les travaux de construction de 1 000 logements sociaux destinés à reloger 750 ménages de Matadi-Kibala, durement frappés par les inondations meurtrières des 12 et 13 décembre 2022. Le contrat, adossé à un financement public de 43,155 millions de dollars américains, prévoyait un délai d’exécution strict de sept mois. Les premiers habitants devaient prendre possession de leurs logements en septembre 2024.
Aujourd’hui, le constat sur le terrain est accablant.
L’enquête menée par le site d’information Actualite.cd, fondé par le journaliste Patient Ligodi, révèle un paysage de désolation. Sur le site, aucun bruit de moteur, aucune bétonnière en activité. Chargeuses et engins lourds restent immobilisés sous la rouille, gardés par une poignée de policiers.
En lieu et place de la cité moderne promise, ne dressent que des structures préfabriquées inachevées, dépourvues de toits, de portes et de fenêtres, rapidement envahies par la végétation sauvage. Le site ne dispose d’aucun raccordement à l’électricité.
La sécurité des lieux est confiée à Univers Service Congo (USC), une société de sous-traitance de MILVEST. Sur place, la détresse sociale est palpable : les agents de sécurité, non payés depuis plusieurs mois, confient « mourir de faim », tandis que les ouvriers du chantier se sont mis en grève, réduisant les travaux à un rythme famélique et épisodique.
Une situation qui scandalise les autorités coutumières locales. M. Blanchard Ipipo Luzolo, chef du village Vunda-Mukilango, ne mâche pas ses mots et dénonce sans détour « un sabotage délibéré d’un projet présidentiel majeur ».
Si le fiasco humain et matériel est manifeste sur le terrain, c’est sur le plan comptable et juridique que le dossier prend une tournure judiciaire explosive.
Selon les documents officiels consultés par Actualite.cd, deux avenants contractuels ont été signés en septembre 2023, sous le mandat de Nicolas Kazadi au ministère des Finances. Ces révisions ont brutalement fait grimper la facture du projet de 43,155 millions à 57,48 millions de dollars.
L’analyse mathématique des chiffres met en évidence l’ampleur du dérapage budgétaire :
- Par rapport au budget annoncé ($43,155M) : +33,19 % d’augmentation.
- En retenant le coût de base initial mentionné dans certains documents ($37,8M) : l’envolée atteint +52,06 %.
Or, la législation congolaise encadrant la commande publique est explicite. La Loi relative aux marchés publics stipule clairement qu’aucun avenant ne peut dépasser le plafond de 15 % du montant initial du contrat. Au-delà de ce seuil, la passation d’un nouveau marché public est strictement obligatoire.
En doublant largement le plafond légal autorisé, ces avenants constituent une violation caractérisée du cadre légal des finances publiques. Le budget aura ainsi gonflé jusqu’à 57 millions de dollars alors même que l’évaluation technique du chantier ne fait état que d’un dérisoire 16 % d’exécution.
Le cas de Mukilango ne semble pas être un incident isolé, mais s’inscrire dans une pratique contractuelle systémique entre le gouvernement de l’époque et la firme turque MILVEST.
L’enquête rappelle d’autres projets d’envergure attribués au même constructeur sous la supervision des mêmes décideurs politiques :
- Le Centre financier de Kinshasa : Initialement conclu pour un montant de 200 millions de dollars, le contrat a bénéficié d’un avenant spectaculaire de 200 millions de dollars supplémentaires, soit une hausse de 100 % du coût initial, là encore en infraction avec la loi sur les marchés publics.
- La Kinshasa Arena : Évaluée à 104 millions de dollars et confiée à la même entreprise, cette infrastructure sportive majeure n’a toujours pas été livrée, plus de trois ans après le lancement des travaux.
Face à ce cumul d’avenants illégaux et de chantiers inachevés, la question de la responsabilité des décideurs publics à la manœuvre reste au cœur du débat. Alors que les sinistrés de Matadi-Kibala attendent toujours un toit décent, le dossier Mukilango s’impose désormais comme le symbole criant des défaillances de la gouvernance des marchés publics en RDC.
La Rédaction.
